SAUTERNES, L’OENOTOURISME « PLUS, PLUS »

Le Point 

Par Jacques Dupont 

10 avril 2018

JOURNAL DES PRIMEURS

Les grands château de Sauternes ouvrent leurs portes et entreprennent de sortir de leur splendide isolement

PAR JACQUES DUPONT Modifié le 10/04/2018 à 15:07 – Publié le 10/04/2018 à 06:41 | Le Point.fr Élie, Jésus et peut-être sauternes !

Cela ferait une troisième résurrection…

Concernant les deux premières, les témoignages, bien que nombreux, datent un peu. Pour sauternes, l’affaire est en cours et bien visible. Il y eut d’abord Château d’Yquem repris par B Arnault.  Mais la course semblait se jouer en solitaire. Puis, on a vu plusieurs autres entrepreneurs dynamiques (et riches) s’intéresser à cette appellation que la faillite menaçait. Terres en friche, vignes pas taillées, prix du foncier au ras des pâquerettes, vins bradés quand ils trouvaient acquéreurs, désertion du négoce… Rien ne semblait donner envie d’aller s’y installer… Et pourtant, voilà Derek Smith, Franco-Américain, une des cinq cents plus grosses fortunes de France réalisées dans la vente à distance (Trésor du patrimoine), qui rachète le cru classé Rayne Vigneau au Crédit agricole. Puis Silvio Denz, président de Lalique, une des principales marques de luxe (parfums, bijoux, cristal), qui reprend Lafaurie Peyraguey et se lance dans une vaste opération œnotouristique « plus, plus ».

Déjà propriétaire de Faugères (trois crus sur saint-émilion et castillon, au total 90 hectares), il a décidé de faire de Lafaurie le lieu où l’on va : « Là où il y avait la manufacture Lalique à Wingen-sur-Moder, il a monté un restaurant. Et quand il est arrivé ici, il a eu la même idée », raconte David Bolzan, un homme de marketing dynamique, ancien directeur du négoce Cordier Mestrezat, parti pour cause de changement d’actionnaires et très vite récupéré par Silvio Denz. « Les gens lui ont dit ça ne va pas marcher, c’est trop loin de Bordeaux. Mais Lalique, c’est à 50 kilomètres de Strasbourg et quand on y va, on trouve des vaches, des petites routes, on se perd et pourtant, ça marche. On a deux étoiles Michelin et une cave à vins de plus de 30 000 bouteilles. Notre idée, c’est de faire la même chose à Lafaurie… »

La stratégie Denz relève du bon sens : plutôt que d’aller chez les autres et faire goûter le sauternes dans des conditions pas toujours favorables, il est préférable d’attirer les gens dans un lieu prestigieux pour les faire déguster : « un centre de convivialité ». Pour la partie technique, c’est à Yann Buchwalter, ancien responsable de Château Clarke (domaine appartenant à la famille d’Edmond de Rothschild) que vignes et vins sont confiés pour l’ensemble des domaines. À Lafaurie, les travaux sont en voie d’achèvement. Mais ce n’est pas tout… Yquem qui est ouvert désormais 7 jours sur 7 reçoit chaque année (sur rendez-vous) pas moins de 2 000 personnes avec des visites privatives (pas plus de six personnes) à trois niveaux. De 75 à 200 euros par personne, mais pour ce prix-là, on peut déguster trois millésimes… Et bientôt, en mai, le château ouvre sa boutique.Château Guiraud grand cru classé n’a pas attendu Silvio Denz pour créer son propre restaurant en partenariat avec la Brasserie bordelaise déjà présente au Château La Dominique grand cru classé de saint-émilion et qui devrait engager très bientôt de nouveaux partenariats avec des domaines viticoles… Château d’Arche grand cru classé avait montré la voie dès 2002 en créant dans ses murs un hôtel de grand charme et une auberge. Récemment, des travaux d’embellissement ont été entrepris pour recevoir les visiteurs et les croisiéristes qui remontent la Garonne jusqu’à Langon.

Enfin, il y a la famille aux origines « garanties croisades », comme aurait dit Michel Audiard, les Lur Saluces, anciens propriétaires de Château d’Yquem (entre autres) et qui ont fait du fief familial

Château de Fargues un des plus grands sauternes, crus classés ou non.

Alexandre de Lur Saluces a entrepris à grands frais de redonner à une partie de l’ancienne forteresse son cadre d’antan. Propriété de la famille depuis 1472 détruite par un incendie en 1687, elle a retrouvé aujourd’hui son allure d’autrefois, sans luxe ostentatoire, sans parure de nouveau riche. Sobre, émouvant, un endroit spirituel qui se visite sur rendez-vous gratuitement.

Et les 2017 ? À Fargues, les vins sont magnifiques,

mais dans l’ensemble de l’appellation, une sélection difficile s’impose tant les qualités varient. De l’amertume herbacée au fruité pur et exubérant, on comprend bien cette année ce que dents de scie signifie. Là aussi le gel n’a pas épargné certains secteurs. Par exemple, Climens ne sortira pas de grand vin cette année. Pour les autres, les quantités de récolte sont également variables. Yquem a peu gelé, juste sur les bordures. « On a à peine 3 % de gelé, c’est la sixième fois depuis 1893 qu’il a fait si froid, on est passé très juste, cela s’est joué à 0,8° près… » commente le toujours précis responsable des vignobles Francis Mayeur. Intempéries et météo capricieuse ne semblent pas entamer la dynamique du mouvement enclenché. Sauternes semble bien entreprendre de sortir de son splendide isolement.

« On a trop souvent oublié l’histoire de ce vin, oublié le récit. C’est cela que les consommateurs veulent entendre aujourd’hui », conclut Alexandre de Lur Saluces à Fargues…

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