LE VIN PHILOSOPHE DE SAUTERNES : CHÂTEAU DE FARGUES 1947-2011

Vinous

Par Neal Martin

2013

L’autre jour, lors d’une conversation portant sur la « pourriture noble », quelqu’un a dit, je cite

« le Château de Fargues est le pendant cérébral d’Yquem ».

J’ai cherché à comprendre ce que cette personne avait voulu dire. Il était impensable que cet hérétique sous-entende qu’Yquem n’est pas la quintessence du sauternes, la crème de la crème. Il affirmait en fait que la plupart des amateurs ne choisissent pas le Château d’Yquem pour sa qualité incontestable, mais plutôt sans y réfléchir, en raison de sa seule renommée, parce qu’il représente ce qu’il y a de « meilleur ».

Tout dîner chic qui se respecte se doit de finir sur une bouteille de Château d’Yquem, le « chouchou » des millionnaires, le Saint Graal des connaisseurs de sauternes.

Si le Château de Fargues ne possède pas le statut royal d’Yquem, il compte toutefois de nombreux inconditionnels, en particulier parmi les amateurs de sauternes qui le considèrent à juste titre comme l’un des authentiques grands vins de Bordeaux. Il est en permanence dans l’ombre d’Yquem, non pas géographiquement comme le Château Rayne-Vigneau, mais en tant que domaine moins connu appartenant à la famille Lur Saluces depuis plusieurs décennies. Par ailleurs, alors que certains crus de Sauternes, comme Climens, Suduiraut et Coutet, n’ont de cesse de promouvoir leurs vins, ce n’est pas le style de Château de Fargues, qui ne cherche pas les feux des projecteurs. Il a toujours été plus introverti qu’Yquem, voire intellectuel,

un vin philosophe

en quelque sorte. Fargues produit par ailleurs des vins intenses avec une régularité implacable.
Château de Fargues is steeped in history. Following the tasting at the property, Comte Alexandre escorted me around the august, imposing, ghostly castle that looms over the winery. Cardinal Raymond Guilhem de Fargues, the nephew of Pope Clément V whose nom de plume was Bertrand de Goth, constructed the castle in 1306. The exterior walls are intact but the barren interior is roofless after a fire in 1687 gutted what must have been a magnificent property. Unfortunately, decades’ of exposure are beginning to tell on the crumbling walls. However, Comte Alexandre has undertaken an ambitious, long-term restoration project and the right flank of the castle is being meticulously rebuilt to accommodate several habitable rooms, while the original brick flooring has been uncovered from underneath the detritus.

Le Château de Fargues est imprégné d’histoire.

Après la dégustation sur le domaine, le Comte Alexandre m’a accompagné pour une promenade autour du majestueux et imposant château empreint de mystère qui se dresse au-dessus de la propriété. C’est le Cardinal Raymond Guilhem de Fargues, neveu du Pape Clément V et dont le nom de plume était Bertrand de Goth, qui fit construire le château en 1306. Les murs extérieurs sont intacts mais le toit a disparu depuis qu’un incendie en 1687 a ravagé ce qui devait être une magnifique demeure. Malheureusement, des décennies d’intempéries commencent à avoir raison des murs qui tombent à présent en ruine. Toutefois, le Comte Alexandre a entrepris un long et ambitieux projet de restauration, et le côté droit du château est actuellement méticuleusement reconstruit pour aménager plusieurs pièces, tandis que le sol d’origine en brique a été dégagé des débris qui le jonchaient.

Ce château médiéval pourrait laisser penser que, comme à Yquem, la viticulture y est pratiquée depuis des centaines d’années, mais ce n’est pas le cas. C’est Bertrand de Lur Saluces qui, dans les années 1930, a planté des cépages blancs sur une partie des 24 hectares de la propriété situés en AOC Sauternes, en commençant avec 5 hectares et en augmentant petit à petit la superficie jusqu’à atteindre 10 hectares, environ 25 ans plus tard. Cependant, le premier millésime de Château de Fargues ne vit le jour qu’en 1943, et les quantités furent extraordinairement faibles. Le Comte Alexandre de Lur Saluces a ensuite étendu la surface du vignoble jusqu’à 15 hectares, et la conversion de 9 hectares supplémentaires de sols argilo-graveleux actuellement plantés de pins est en projet. Les vignes se composent à 80 % de sémillon et à 20 % de sauvignon, et sont âgées en moyenne de 35 ans, avec une densité de plantation de 7 000 pieds par hectare.

Les engrais sont naturels et proviennent de l’élevage de vaches bazadaises du domaine.

L’objectif au Château de Fargues est d’atteindre environ 20 degrés d’alcool potentiel naturel, soit entre 340 et 350 grammes de sucre par litre. Les rendements sont très faibles, avec une moyenne de 8 hectolitres par hectare sur les vingt dernières années. Les vendangeurs effectuent plusieurs tries pour ne recueillir que les baies totalement botrytisées. Le vin est ensuite vinifié dans des fûts de chêne, puis élevé pendant trois ans dans 100 % de fûts neufs et soutiré tous les trois mois.

Le Château de Fargues n’a pas de second vin,

toutefois un vin sec portant le nom de « Guilhem de Fargues » y est élaboré de temps en temps et commercialisé sous l’appellation AOC Bordeaux.

Les vins ont été dégustés au domaine, du plus ancien au plus récent, avec une exception pour le millésime 1983, goûté lors du dîner à l’Académie du Vin de Bordeaux deux jours auparavant, et les millésimes 1947 et 1986, bus lors d’un dîner léger venant clôturer une longue journée de dégustations dans la région de Sauternes.

La constance est ce qui m’a le plus frappé chez Château de Fargues, à tel point que j’avais l’impression de me répéter et d’utiliser tout le temps les mêmes adjectifs. Imaginez un instant une immense salle de concert vide et, seul sur scène, un pianiste qui jouerait un accord mineur de manière lancinante, encore et encore…

Le nez est profond et intense,

empreint des arômes de confiture d’oranges amères et d’agrumes si caractéristiques de ce vin, qui peuvent devenir absolument enivrants, et des effluves de colle peuvent apparaître au cours du vieillissement. Ces arômes se retrouvent dans la bouche onctueuse et marquée par le botrytis. D’après mon expérience, celui-ci s’exprime d’ailleurs bien plus chez Fargues que chez tout autre Sauternes.

Château de Fargues est un vin plaisir, ce qui est après tout la raison d’être de l’appellation.

Il y a pourtant un je-ne-sais-quoi de méditatif dans ce vin, c’est un sauternes qui incite à se recueillir en humant son verre avant d’en prendre une gorgée.

Il serait inutile de décrire individuellement chacun des millésimes de ces trente dernières années car ce vin est d’une étonnante régularité. À ce sujet, le mérite en revient au gérant du domaine, François Amirault (en photo).

Lorsque le nom « Fargues » figure sur l’étiquette, vous pouvez être sûr de passer un bon moment.

Si je devais choisir, j’opterais pour le Château de Fargues 2007 parmi les millésimes récents. Il s’en dégage une certaine effervescence qui le place au-dessus des autres années, tandis que la finale vous entraîne dans un tourbillon de sensations qui force l’admiration. Il est intéressant de noter à quel point les millésimes des années 1980 semblent encore jeunes, preuve du vieillissement extrêmement lent du Château de Fargues.

Comme pour nous en convaincre, le Comte Alexandre a servi à l’aveugle le Château de Fargues 1947, un millésime qui n’a produit que 350 à 360 bouteilles. Les lecteurs fidèles se rappelleront peut-être que j’ai eu la chance, il y a plusieurs années, de déguster le 1945 à Londres, probablement le plus grand sauternes que j’aie jamais goûté à ce jour. Le millésime 1947 n’a pas tout à fait la finesse délicate de cet élixir, mais sa précocité, son équilibre de ballerine et l’intensité de sa finale sont une pure merveille.

Le millésime 1947 est quasiment impossible à trouver, mais les lecteurs pourront parcourir les listes des négociants à la recherche de ce

« vin philosophe de Sauternes ».

Château de Fargues n’est pas particulièrement abordable comparé à ses pairs, mais il a quelque chose de très spécial, et ceux qui ont la patience de le garder en cave seront richement récompensés. L’unique problème avec Fargues, c’est qu’il est si bon dès sa jeunesse qu’il est pratiquement impossible d’y résister. Plus tard peut-être, lorsque le château restauré commencera à accueillir des visiteurs, Fargues s’efforcera de nouveau de sortir de l’ombre d’Yquem pour entrer dans la lumière.

Mais pour l’instant, le domaine se satisfait de produire un délicieux sauternes nimbé de mystère. Qu’il en soit ainsi pour longtemps ! L’« Yquem du pauvre » vous donnera toujours le sentiment d’être plus riche.