Par Périco Légasse

Longtemps à la tête de Château d’Yquem, ce grand vigneron a pris la direction de Château de Fargues où il perpétue la tradition du Sauternes dans un combat permanent contre les nouvelles réglementations.

Constitutive de notre engagement pour la défense du patrimoine viticole français, la devise de Jacques Puisais — « Un vin juste doit avoir la gueule de l’endroit où i1 est né et les tripes du bonhomme qui l’a fait » —, si souvent citée dans ces pages, trouve en la personne du comte Alexandre de Lur Saluces sa démonstration in vivo. Même si les titres de noblesse furent supprimés par la loi du 19 juin 1790, puis par l’article 10 de la Constitution de 1848, confirmé par celle de 1958, le plus fervent républicain peut toutefois convenir que, par la dignité et le courage dont ils ont fait preuve tout au long de leur vie, d’aucuns peuvent encore les porter symboliquement.

AOC CONTRE AOP

Tel est le cas de celui dont l’action, tant à la tête de Château d’Yquem et qu’à celle de Château de Fargues, à Sauternes, n’a cessé de pérenniser une certaine idée du vin de France dans ce qu’elle a de plus sacré. ses racines. Alexandre de Lur Saluces est de cette race de vignerons à particule, à l’image du baron Le Roy de Boiseaumarié et du marquis d’Angerville, initiateurs du concept de l’appellation d’origine dans les années 30. qui portent comme un principe inaliénable les valeurs de l’AOC. Trois lettres qui sont à notre civilisation bachique ce que la devise «liberté. égalité, fraternité » est à la République. Appellation qui dit l’identité du vin, son origine, qui en assure l’ancienneté, et contrôlée, qui en garantit l’authenticité. Aussi bien à Yquem qu’à. Fargues, Lur Saluces n’a jamais renié cette trilogie qui définit et codifie la spécificité d’un vin reconnu pour tel. Trilogie d’inspiration française, que Bruxelles espère déréguler sous le sigle AOP, dans laquelle s’inscrit la vocation d’un seigneur de la vigne. On ne s’invente pas vigneron par le jeu d’un mouvement de capital, on le devient en respectant la gueule de l’endroit qui vous prend aux tripes. Car, ne nous leurrons pas, quel que soit leur rang social, les femmes et les hommes qui observent et perpétuent ces valeurs sont aussi nobles que leur vin. La particularité des Lur Saluces, c’est que cette passion les anime depuis 1472. Confronté aux affres de l’indivision quand elle succombe aux lois de la finance, le comte dut se séparer d’Yquem en 1999, se ressourçant à Fargues où il emporte quelques parcelles secrètes de l’illustre terroir au fond de son cœur.

La vigne a ceci de mystérieux qu’elle imprègne pour l’éternité l’âme de ceux qu’elle a bercés. Botrytisé depuis son berceau par la fée Cinerea, c’est un peu de ce nectar divin, pleuré chaque automne en larmes d’or sur la joue des collines du Sauternais par la déesse Vinifera, qui coule dans les veines d’Alexandre de Lur Saluces. Ici, le sang n’est pas bleu mais clair-de-lune, celui qui la nuit illumine les grappes de Fargues en distillant sa lueur sur les ruines du castets bielh («vieux château ») alors que les brumes montant de la vallée du Ciron enrobent le sauvignon et le sémillon de leurs philtres charmeurs.

Grand prêtre de cette messe naturelle dont la profanation ferroviaire vaudrait à ses auteurs le courroux dionysien, le maître des lieux célèbre chaque année la vendange en rendant grâces à la Création des bienfaits dont elle comble les caves du domaine. Pour avoir dégusté près de lui le nec plus ultra de ce vignoble, nous avons perçu dans le regard de l’homme, et sa façon de décrire sa liqueur, cette classe teintée de simplicité qui distingue les seigneurs d’appellation d’origine des marchands d’étiquettes. Comme le rappelle Balzac, citant les mots de Solon. dans son Traité de la vie élégante : « Ne fais pas le prince si tu n’as pas appris à l’être. »

(c) Marianne 16 au 22 octobre 2015